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Opération Cerberus

par Jean-Paul

Cette opération maritime a consisté pour trois des navires majeurs de la Marine allemande à forcer le passage du Pas-de-Calais en février 1942 : le Scharnhorst, le Gneisenau et le Prinz Eugen. Le Gneisenau et le Scharnhorst étaient des "sisterships", c’est-à-dire des navires construits sur le même plan, surnommés "les jumeaux" car ils patrouillaient ensemble.

En mars 1941, le Gneisenau coulera 14 bateaux de ravitaillement non escortés et le Scharnhorst en coulera 8 - soit un total de 115 600 tonnes. Il ne pouvait être question, pour les Alliés, de les laisser continuer ainsi, le sort de la bataille de l’Atlantique en dépendait.
Le 22 mars ces deux navires vinrent à Brest pour des opérations de maintenance. Ils seront les cibles prioritaires du Bomber Command de la Royal Air Force (escadron 22), suivant en cela l’ordre de Churchill lui-même, et seront touchés assez sérieusement les 6 avril et 9 avril 1941. Les réparations les immobiliseront jusqu’à fin décembre 1941.
Depuis avril 1941, la résistance française avait eu vent que la flotte voulait rejoindre l’Allemagne et en avertit Londres. Le Prinz Eugen avarié, relâche à Brest en juin, après avoir assisté à la perte du Bismark le 8 mai 1941 entre Groënland et Islande.
Le 22 juillet le Sharnhorst, fit route sur La Pallice - 250km au sud de Brest - d’où il fut contraint de revenir à Brest suite à plusieurs vagues de bombardement.

Il était évident que l’amiral Raeder ne tolérerait pas longtemps de ne pas disposer à sa guise de vaisseaux d’une telle importance. On étudia une éventuelle route de retour passant entre Groënland et Islande - le "Denmark strait" à ne pas confondre avec les "Danish Straits". Ce détroit étant hors de portée des bombardiers de la RAF.

Les Fleet air arm, Coastal command, Bomber command, and Fighter command britanniques étaient prêts à passer à l’action. Le Bomber command ne pouvant voler de nuit, des plans furent préparés pour répondre à une tentative de forcer le passage de jour.

Le 12 janvier 1942, Hitler lui-même donna l’ordre aux trois navires de rentrer en Allemagne via la Pas-de-Calais. Entre temps l’invasion de la Russie avait eu lieu - opération Barbarossa - et il était urgent de se prémunir d’une attaque des Alliés sur le littoral norvégien, par où transitait le minerai de fer indispensable à l’Allemagne. Le Tirpitz avait déjà rejoint les eaux norvégiennes.
Hitler avait insisté sur l’effet de surprise, si un des navires n’était pas prêts les autres devaient fuir Brest. La seule restriction était que le Prinz Eugen ne pouvait sortir seul.

Pour la Royal Navy, les trois navires tenteraient leur folle tentative par une nuit nuageuse - pour empêcher les bombardements aériens - et au plus près de la côte française pour bénéficier de l’appui éventuel des chasseurs de la Luftwaffe.
Les renseignements provenant de France, confirmaient que la tentative allait avoir lieu. La destination semblait être l’Atlantique sud : des casques coloniaux et des uniformes blancs furent fournis aux équipages, des fûts d’huile marqués "usage en zone tropicale" furent acheminés ouvertement. Hitler fit informer Mussolini que les navires présents à Brest allaient faire route vers le Pacifique pour aider la Marine Impériale japonaise. Les officiers furent invités à une journée de chasse en région parisienne pour le 12 février. Ce même jour un bal masqué fut organisé à Brest pour les hommes d’équipage. Tout cela n’était qu’une vaste tromperie.

La RN mouilla des mines en Manche le long des itinéraires présumés du convoi à compter du 11 décembre.
Le sousmarin Sealion pris position aux abords de Brest pour assurer la surveillance des mouvements.
Le 9 février vers 21 heures, le submersible HMS Sealion, recharge ses batteries en surface lorsqu’un Dornier Do217 surgit des nuages, le contraignant à plonger en urgence. Aussitôt après, l’explosion de charges de fond secoue le bateau sans lui causer de dommages. Le message était clair, le chien de garde avait été repéré ; il dut reprendre sa veille plus au large.

Une étude météorologique conduisait à une période favorable - pour la Kriegsmarine - entre le 10 et 15 février 1942. Le "dispositif d’accueil" britannique, nommé opération Fuller, fut mis en alerte pour ces jours là.

Les Allemands prirent grand soin de brouiller les radars britanniques.
Le vice-amiral Ciliax, commandant la flotte, pouvait bénéficier de la couverture aérienne de 280 chasseurs de la Luftwaffe pour la durée du voyage (Me109, FW190 et Me110). 16 chasseurs allaient l’accompagner à chaque instant, pouvant être renforcés, si besoin, jusqu’à 32 chasseurs, aux ordres du major Galland, depuis son PC d’Audembert.
Le convoi largua les amarres et sorti de la rade de Brest le 12 février 1942 peu après minuit. Le pavillon du vice-amiral CILIAX flottant sur le Sharnhorst.

Le MMS Sealion, avait quitté sa veille peu avant 22 H, estimant que le convoi ne pouvait passer le Pas-de-Calais de nuit s’il quittait Brest après cette heure. Le Sealion pris le large pour recharger ses batteries.

Neuf navires (Gneisenau, Scharnhorst, Prinz Eugen et 6 destroyers (Paul Jakobi, Richard Beitzen, Friedrich Ihn, Hermann Schoemann, Z25, Z29) et 14 torpedo boats (e.g. Kondor, Jaguar, T12, T13) avaient quitté Brest sans être repérés.
Un Hudson spotter, suite à la panne de son radar, ne put détecter la flotte depuis le dessus de la couche nuageuse.
À l’aube du 12, le convoi passait au large du Cotentin, le brouillard contribuait à la discrétion du mouvement.
L’amiral Ramsey, en son PC du château de Douvres, n’avait pas été prévenu que les pannes radar des avions et l’abandon de la veille par le sousmarin, n’avaient pas permis de détecter la sortie de la flotte de Brest. Trompé dans ses conclusions, l’amiral leva l’alerte du dispositif.
Les Allemands profitèrent durant plus d’une dizaine d’heures d’une certaine liberté de manœuvre, aussi incroyable que cela puisse paraitre.
Les MTB (Motor Torpedo Boat) de Ramsgate avaient été en opération la nuit précédente et récupéraient.
Les conditions météo étaient telles que les avions du Bomber command ne pouvaient opérer,
Beaucoup d’avions été cloués au sol par d’abondantes chutes de neige.
Un avion de patrouille avait survolé le vice-amiral Ciliax et sa flotte sans rompre le silence radio. Il ne rendit compte qu’à son retour : le convoi était alors au large de Berck.
Les batteries d’artillerie côtières engagèrent les Allemands, mais la météo exécrable ne permettait pas de régler les tirs.
Les MTB de Douvres ne purent approcher à moins de 2 miles du convoi pour lancer leurs torpilles. Sans succès.
Le 12 vers midi trente la flotte allemande passait le Gris Nez.
Les chasseurs allemands étaient féroces : une attaque par les swordfish, porteurs de torpille, ne put aboutir.
Les attaques britanniques se poursuivirent mais la météo, les mauvaises communications radio, et un étrange soucis du secret parmi les combattants britanniques engagés, tout joua en faveur des Allemands.
Sur les 232 bombardiers britanniques engagés seulement 39 purent larguer leurs charges, sans qu’aucune ne frappa son objectif.
Les destroyers britanniques de Harwich furent attaqués par la RAF, car personne n’avaient prévenu celle-ci que les navires seraient envoyés à l’attaque.
À l’aube du 13 février, la flotte allemande rentrait au port.
Le vice-amiral Ciliax signala à Berlin le grand succès de l’opération Cerberus. Ils avaient perdu un destroyer et 17 chasseurs.
La réponse britannique au forçage du Pas-de-Calais n’est pas un succès d’un strict point de vue militaire, mais la menace sur l’Atlantique avait disparu. L’amiral Reader lui même déclara : "nous avons gagné une victoire tactique mais subit une défaite stratégique". Churchill fut félicité par Roosevelt pour ce dernier fait.

EPILOGUE :
Le Gneisenau fut bombardé 2 semaines après ce qui fut sa dernière croisière, durant la nuit du 26 au 27 février 1942. Les dégâts étaient tels qu’il fut envoyé vers l’arsenal de Gotenhafen (Gdynia). Il fût coulé à l’entrée du port le 28 mars 1943 en guise de barrage.

Le Prinz Eugen, est attaqué par un sousmarin anglais le 23 février 1942 et s’échappe. En mai 1945 il se rend aux Alliés à Copenhague. Attribué aux USA, il subit de graves avaries de turbines lors de son transfert de Balboa à Pearl Harbour. Remorqué jusque Bikini, il subit le feu nucléaire deux fois sans dégâts sérieux le 1 juillet (bombe "Able") et le 25 juillet 1946 (bombe "Baker"). Le second tir fit des dégâts sous la ligne de flottaison, à la poupe. Remorqué vers l’atoll de Kwajalein, il y coula, le 22 décembre 1946. Il y est toujours, sa contamination nucléaire interdisant un éventuel renflouement.

Le Scharnhorst, frappé par une mine, fut en réparation durant 8 mois. Il rejoindra ensuite les fjords de Norvège, d’où il partait à la rencontre des convois ravitaillant Mourmansk. Le 25 décembre 1943 sous le commandement du contre-amiral Bey, le Sharnshorst et 5 destroyers trouvèrent le convoi JW-B. Le Sharnhorst est détecté par les croiseurs britanniques après qu’il se soit éloigné de son escorte. Repéré par le Duke of York il est pris à parti et après plusieurs heures de combat, coule le 26 décembre 1943 à 19H45 ne laissant que 36 survivants sur un équipage de 1 800 hommes.

Sources :
http://en.wikipedia.org/wiki/Channel_Dash
http://www.historylearningsite.co.uk/operation_cerberus.htm

Pour en savoir plus :
Le blocus du Scharnhorst et du Gneisenau. - Amiral Philippon - éditions france-empire - 1967
Objectif Douvres - Paul Gamelin - Paul Gamelin - 1976
Dunkerque 1939 - 1945 - Serge Blanckaert - éditions des Beffrois - 1984
http://fr.wikipedia.org/wiki/Scharnhorst_(1936)